Cap-Vert : les technologies aux services des industries culturelles et créatives

Le 28 décembre, le Cap-Vert accueillait la 1re édition de l’Afro Creative Ecosytem (ACE) qui a réuni plusieurs représentants d’un secteur des industries culturelles et créatives (ICC) dynamisé par l’écosystème digital local. Toutefois, si la Tech a favorisé l’accès aux contenus sur le continent, comment échapper à l’hémorragie des recettes culturelles sans une réglementation adaptée ?

Classé au 131e rang du Doing Business 2019, le Cap-Vert a récemment été élevé au rang de pays à revenu intermédiaire avec un PIB par habitant de 3 654 dollars (Banque mondiale) et devrait enregistrer une croissance de 5,2 % selon un rapport établi fin 2019, par une mission d’évaluation du FMI. Porté par ce contexte macroéconomique favorable, le Cap-Vert entend attirer les investisseurs étrangers vers des secteurs-clés comme le tourisme et les ICC, en s’appuyant sur le renforcement de son économie digitale.

Ainsi, le 28 décembre, Mindelo accueillait la conférence de l’Afro Creative Ecosystem (ACE) porté par Dream Exclusive Entertainment Production (DEEP), réunissant le groupe de Samba Bathily, Africa Development Solutions (ADS) et la société ONYX dirigée par Mathilde Lafarge, qui a rassemblé acteurs, producteurs, musiciens ou encore stylistes, mais aussi investisseurs et représentants institutionnels autour des ICC, devenues l’un des nouveaux leviers de développement prioritaires. « Il ne peut y avoir de développement sans culture et pour moi, Mindelo représente un incubateur de l’identité africaine », a introduit Samba Bathily devant un parterre de personnalités parmi lesquelles les ministres du Tourisme et de la Culture du Cap-Vert, l’acteur Djimon Hounsou ou encore le légendaire styliste nigérien Alphadi.

A cette occasion, José Da Silva Gonçalves, ministre du Tourisme, a souligné l’importance des ICC pour son pays. En effet, le Cap-Vert a fait le pari de la culture pour soutenir la diversification de son offre touristique, car le secteur représente près de 25 % du PIB et le pays ambitionne d’attirer 3 millions de visiteurs par an à l’horizon 2030 (contre 700 000 à ce jour). De fait, les ICC se sont imposées au centre des préoccupations de ce petit pays lusophone, rendu célèbre par Césaria Evora, « la diva aux pieds nus » dont la statue imposante accueille les voyageurs dès l’aéroport de Sao Pedro sur l’île de Sao Vicente. Si l’archipel peut s’enorgueillir d’un héritage historique au charme suranné, il cherche désormais à s’appuyer sur son dynamisme culturel supporté par l’essor de la Tech.

Renforcement des infrastructures digitales

Selon l’Union internationale des télécommunications, le taux de pénétration d’Internet au Cap-Vert atteint 48 %, soit un taux bien supérieur à la moyenne du continent qui plafonne à 36 %, mais il reste néanmoins inférieur à la moyenne mondiale située autour de 55%. Toutefois, le pays est en pleine mutation technologique grâce aux 60 millions de dollars d’investissements de Cabo Verde Telecom pour déployer la 4G via la fibre à domicile. En juillet dernier, l’opérateur historique a obtenu un financement de 25 millions de dollars de la Banque européenne d’investissement (BEI) pour relier le pays au câble EllaLink qui entrera en service fin 2020. Le nouveau système sous-marin de fibre optique relayera le seul câble du pays, aujourd’hui vieillissant et dont les capacités limitées ne suffisent plus à répondre aux besoins nationaux.

Parallèlement, Huawei lancera bientôt une expérience pilote pour l’implémentation de la 5G, selon Isaias Barreto, président de l’Agence multisectorielle de régulation économique (ARME) du Cap-Vert.

Il sera donc possible de télécharger un film en quelques secondes seulement, dans un pays qui ne dispose que de 4 salles de cinéma réparties sur tout le territoire. Cet état de fait reflète la situation du continent dans son ensemble, qui ne compte qu’une salle de cinéma pour 1.2 million d’habitants contre une pour 8 000 aux Etats-Unis, en dépit de l’incontestable succès nigérian Nollywood, qui produit environ 2 500 films par an, génère 300 000 emplois directs et près d’un million emplois indirects. « Nollywood est aujourd’hui la seconde industrie cinématographique au monde, juste derrière Bollywood », a d’ailleurs tenu à rappeler la star hollywoodienne Djimon Hounsou. Toutefois, si le développement de l’accès aux technologies a conduit à la multiplication des supports de diffusion et de consommation sur un continent encore sous-équipé en matière d’infrastructures, comment optimiser les ressources culturelles disponibles online afin de soutenir le développement des économies africaines ?

Muska, la plateforme musicale made in Cap-Vert

C’est à ce défi qu’a cherché à répondre la plateforme capverdienne de streaming Muska, car, selon la Fédération internationale de l’industrie phonographique (IFPI), l’industrie musicale en Afrique représente à peine 2 % des revenus à l’échelle mondiale. A titre d’exemple, au Nigéria, le streaming musical ne rapporterait pas plus de 10 000 dollars sur une industrie évaluée à 31M$ d’après le cabinet PwC, la piraterie s’étant largement imposée dans le cadre d’une économie parallèle bien structurée. Les copies des albums fraîchement commercialisés sont rapidement monnayées sur des marchés de téléchargements informels comme le fameux « computer village » de Lagos. Cependant, les acteurs du secteur s’organisent peu à peu de Johannesburg à Lagos et de Dakar à Nairobi, mais également à Praia, la capitale du Cap-Vert.

En 2018, Bonako a conçu et développé Muska, une plateforme de streaming musicale permettant d’écouter de la musique sur les téléphones iOS et Android, facturée en crédits mobiles via les principaux opérateurs télécoms. L’ambition de Muska est de proposer un catalogue de plus de 10 millions de titres dont 70 % en langue portugaise, afin de pallier le manque de contenu local proposé par les géants du secteur comme Spotify ou Deezer. Tout en collaborant avec les labels indépendants locaux, Musca garantit le paiement des droits d’auteur aux artistes diffusés sur la plateforme, dans le cadre d’un accord conclu avec la SCM (Cape Verdean Music Society). Cette initiative s’inscrit dans une stratégie globale de protection des œuvres culturelles et artistiques, reposant sur des investissements substantiels qui devraient à terme, impacter l’économie nationale tout en accompagnant le rayonnement culturel du Cap-Vert à l’international.

Une réglementation renouvelée

« L’Afrique génère moins de 1 % de la collecte mondiale des droits d’auteur qui s’élève à 16 milliards de dollars par an, dont seulement 290 millions pour le continent », déplore Abraham Vicente, ministre de la Culture et des industries créatives du Cap-Vert. C’est dans ce cadre que le 6 décembre dernier, un nouveau partenariat a été conclu entre la Société capverdienne de musique (SCM) et l’Inspection générale des Affaires économiques (IGAE) concernant l’utilisation illégale de musique dans les lieux publics. « Depuis trois ans, nous avons adhéré à tous les traités régionaux et internationaux relatifs aux droits d’auteurs et nous avons impulsé une nouvelle réglementation qui permet le financement des entités gestionnaires de la propriété intellectuelle », ajoute Abraham Vicente.

Parallèlement, le pays a renforcé ses investissements en matière de formation afin de freiner la fuite des talents hors du territoire national, tout en promouvant la culture de l’archipel à l’étranger. « Le Cap-Vert est le premier pays africain à avoir ouvert un centre culturel en Europe [basé à Lisbonne,ndlr] », se félicite le ministre. « Nous avons créé des bourses d’accès à la Culture et nous allons investir 10 millions d’euros sur les cinq prochaines années pour renforcer notre patrimoine historique et pour développer 70 écoles artistiques et centres culturels à travers le pays […] Nous n’attendrons pas que d’autres pays récupèrent notre patrimoine », poursuit Abraham Vicente -lui-même artiste plasticien de carrière- considérant avec pragmatisme que la culture doit reposer « non pas sur une idéologie, mais sur l’économie réelle».


SOURCE: La Afrique Tribune

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